Manoëlle

«Je me souviens très bien d’un appel téléphonique, en automne 2015. A l’autre bout de la ligne, il y avait la voix d’un jeune homme: «Bonjour Madame, je m’appelle Thibault Trancart, je voudrais participer aux Jeux paralympiques de 2018.»

A cette époque, j’étais coach de l’équipe régionale de ski-handicap. Nous avons discuté un bon moment avec Thibault. Je l’ai informé de toutes les étapes qu’il y aurait à franchir avant d’espérer aller aux Jeux paralympiques.

Pour prétendre à une qualification, il devait d’abord participer aux compétitions nationales et internationales. Il était très motivé, rien ne lui faisait peur, aussi, je lui ai proposé de venir s’entraîner avec nous. Les débuts ont été laborieux, mais Thibault s’est accroché et de fil en aiguille, je suis devenue sa guide officielle en octobre 2016.»

Thibault

«Avec Mano, on s’est tout de suite très bien entendu. Techniquement parlant, les premières compétitions ont été un peu scabreuses, pour ne pas dire catastrophiques, surtout en géant. Je n’arrivais pas à skier comme à l’entraînement, il y avait du stress, des chutes, des chronos complètement largués.

Tout cela demandait énormément de patience à Mano. Ça ne devait pas être facile pour elle, mais elle m’a soutenu et encouragé, sans relâche, comme elle le fait encore aujourd’hui. Par ailleurs, j’ai beaucoup travaillé sur le plan physique avec mon coach gym en collaboration avec une équipe de soigneurs pour la récupération par les massages, la physio, l’ostéopathie et l’acupuncture.

Sur le plan psychologique, ma coach mental m’a apporté une aide précieuse pour mieux gérer le stress. L’enjeu était grand, il fallait se qualifier pour les Jeux paralympiques. Cependant, le timing était bien trop serré; nous avions à peine une année et demie. Petite déception donc, mais nouvel objectif: les Jeux paralympiques de 2022 à Pékin. Et puis, il y a aussi les autres compétitions.

Certaines ont déjà été couronnées de succès, avec des titres et des médailles, d’autres sont en préparation pour les saisons à venir. Mais quelque part, le plus important pour moi, c’est surtout le chemin qui mène à la réussite.»

Manoëlle

«La bonne nouvelle, c’est que nous sommes déjà qualifiés pour les prochaines courses Coupe d’Europe et nous faisons tout pour accéder aux courses Coupe du monde. L’été, nous nous entraînons à Saas-Fee et l’hiver, en Valais, dans la région de Nendaz.

Une telle entreprise demande beaucoup de préparation, d’organisation, de déplacements et de logistique. Tout cela est passionnant. Il y a une dizaine de courses sur l’année, les championnats du monde tous les deux ans et bien entendu, les Jeux paralympiques de 2022 en ligne de mire.

C’est très dense en termes de temps et d’investissement.

Parfois, nous avons besoin de prendre de la distance, de recharger les batteries chacun de son côté, de faire un break et/ou de rencontrer d’autres personnes, comme nous l’avons fait quand nous sommes partis skier aux Etats-Unis en janvier de cette année. La motivation reprend toujours le dessus, d’autant que la progression de Thibault est impressionnante.»

Thibault

«Et dire qu’avant de m’investir pleinement dans le ski avec Mano, je n’étais de loin pas un grand sportif, mais j’adorais ce sport, depuis tout petit. Mes parents ont un chalet à Chamonix où nous allions skier quasi tous les week-ends.

A posteriori, je peux dire que j’ai de la chance d’avoir pu expérimenter trois façons de skier. D’abord en étant voyant, puis malvoyant et pour finir, non-voyant.

J’ai aimé le ski en étant voyant, je l’ai détesté en étant malvoyant, et malgré les difficultés que cela implique, j’adore la glisse dans le noir total; les sensations sont indescriptibles et elles m’offrent la liberté d’imaginer l’idéal d’un panorama tel que je le conçois au fond de moi. J’ai découvert cela en 2006…»

Emmanuel Viaccoz

«… à la suite d’une période très éprouvante m’avez-vous confié?»

Thibault

«En effet. A 2 ans, je perdais mon œil gauche à cause d’un rétinoblastome tardivement détecté. Trois années plus tard, la maladie s’est déclarée dans l’œil droit. Elle n’affectait en rien ma vision, mais un traitement s’avérait nécessaire.

Il s’est étalé sur neuf années, avec au total 85 interventions chirurgicales. Au final, j’ai développé un œdème dans l’œil, non pas à cause de la maladie, mais à la suite d’un traitement. En deux semaines, ma vision est passée de 98% à 10%. La situation était critique.

Il fallait agir rapidement. Cependant, je n’ai jamais pu récupérer ma vue et d’autres problèmes se sont greffés. En janvier 2006, les médecins m’ont annoncé que ma vie était en danger si l’on ne retirait pas rapidement la tumeur.

Il y avait des risques de métastases. Ils m’ont aussi confié que cette opération impliquait la perte de mon œil; en d’autres termes, j’allais devenir aveugle. Aussi étonnant que cela puisse paraître, ce fut un grand soulagement pour moi.

On allait afin arrêter de trifouiller dans mon œil qui, au final, ne ressemblait plus à rien si ce n’est à un chantier permanent. Je n’en pouvais plus, c’en était trop, il fallait que ça se termine. Quelque part, devenir aveugle n’était pas si dramatique en soi par rapport à ce que j’avais vécu.

Plonger dans le noir total était en quelque sorte une délivrance. J’allais entrer dans un nouveau monde, une nouvelle vie s’offrait à moi, avec d’autres possibles et parmi ces possibles… la glisse qui, une dizaine d’années plus tard, m’a permis de rencontrer Mano et d’envisager avec elle tous les défis que nous relevons à présent.»

Manoëlle

«On se dit souvent en rigolant que nous sommes un vieux couple sans les avantages du couple.

J’ai d’ailleurs la chance incroyable que la personne avec laquelle je vis soit super tolérante et nous soutienne pleinement vu la densité des entraînements, le temps que je passe avec Thibault et les objectifs ambitieux pour lesquels nous nous donnons à fond.»

Thibault

«Il y a de beaux objectifs en vue, effectivement, mais pour Mano et moi, le chemin qui y mène est tout aussi important. S’il y une cerise sur le gâteau au bout, tant mieux, mais l’essentiel est ailleurs. La beauté de la chose, c’est qu’un sport comme le ski, fondamentalement individuel par essence, devient un sport d’équipe lorsqu’on le pratique en étant aveugle.

Et plus qu’une équipe, je dirais que c’est un binôme. Nous sommes très différents dans la vie de tous les jours, mais cette différence crée la complémentarité et la puissance du binôme. Il y a un lien très fort entre le guide et la personne aveugle.

Le guide, c’est le prolongement d’une partie du corps, en l’occurrence les yeux; ceux-là même qui ont commencé à me faire défaut alors que j’étais encore enfant. A ce titre, j’aimerais remercier toutes les personnes qui m’aident et me soutiennent de cette extraordinaire aventure; ma famille, mes amis, les guides avec lesquels j’ai travaillé avant Mano, mes professeurs et amis de l’Université de Mc Gill au Canada où j’ai obtenu un bachelor de commerce en 2015.

J’aimerais aussi remercier mes sponsors ainsi que toutes les personnes connues et inconnues qui croient en moi, et tout particulièrement Mano avec laquelle je peux réaliser mes rêves.»

Pour suivre Thibault et Mano: http://thibaulttrancart.ch