«Quand j’étais enfant, ma peur de l’opération était plus grande que l’inconfort visuel dû à mon strabisme. A l’école enfantine, il y avait quelques moqueries, mais elles étaient supportables.

Au fil du temps, je me suis habituée à cet univers où toute chose est multipliée par deux et il m’a fallu apprendre à faire la distinction entre le monde réel et son double virtuel. En gym, par exemple, lorsque vous vous apprêtez à saisir une barre, il vaut mieux attraper la bonne.

Déclenché par le port de lunettes

Au départ, j’avais un petit problème de vue, sans doute une hypermétropie légère. Cette dernière a été décelée lorsque j’ai commencé à lire et à écrire. Elle ne nécessitait pas une correction énorme et c’est justement lorsque l’on m’a fait porter des lunettes que mon œil s’est relâché, s’est mis à loucher, mettant en évidence un strabisme mécanique.

Ensuite, que je les porte ou pas, c’était pareil. Je me suis acclimatée à cette vie un peu spéciale, mais arrivée à l’âge de 14 ans, ça commençait à devenir compliqué, pour ne pas dire horrible.

Stigmatisée

On m’appelait «la loucheuse». Tout le monde se moquait de moi. J’étais la cible de remarques désobligeantes, blessantes. Une relation amoureuse m’était impossible car tous les garçons me tournaient le dos. Un jour, j’ai craqué. Ça ne pouvait plus durer, il fallait mettre un terme à cela.

La métamorphose

J’ai donc pris la décision de me faire opérer. Je suis restée trois jours à l’hôpital. Je portais des caches pour ne pas être incommodée par la lumière, mais il me tardait de voir le résultat. Lorsque le médecin m’a autorisée à les retirer, ce fut comme un miracle; mes deux yeux étaient droits, ils regardaient dans la même direction.

Cette opération a été quelque chose de magique. Du jour au lendemain, tout a changé. Non seulement je voyais bien, mais j’étais devenue une jeune fille désirable et respectée. J’ai connu mes premières amours, plus rien n’était comme avant.

L’hérédité nous rappelle à son bon souvenir

Les années ont passé, je me suis mariée et un bébé est arrivé; ma fille Emy. Vers 3-4 mois, j’ai constaté qu’elle avait un œil qui partait légèrement. Ce fut un choc! Je me suis dit: «Non, pas ma fille!» Je suis allée chez une orthoptiste pour un contrôle visuel.

Comme Emy était encore très petite, il était impossible d’établir un bilan fiable. Il fallait attendre un peu, voir comment les choses allaient évoluer. Quelques mois plus tard, le diagnostic est tombé: Emy était en proie à une importante hypermétropie avec pour conséquence un strabisme convergent.

Le médecin a prescrit une correction maximale. Ainsi, à 10 mois, ma fille portait déjà des lunettes, mais malgré la correction, elle louchait encore. Elle avait donc aussi un strabisme mécanique en plus de celui dû à l’hypermétropie.

Une prise en charge délicate

A 5 ans, nous avons pris la décision de faire opérer Emy. L’intervention a résolu le strabisme mécanique. Mais le médecin n’a pas touché au strabisme inhérent à l’hypermétropie, car avec le port des lunettes, cela aurait eu pour conséquence de faire partir l’œil dans l’autre sens.

Et sans lunettes, elle aurait eu des problèmes de vue. Quand elle ne les porte pas, Emy a donc un œil qui louche, mais lorsqu’elle sera adulte, l’opération pourra être envisagée. Ma fille souffre aussi d’amblyopie: une différence d’acuité visuelle entre les deux yeux.

Pour cette raison, elle doit porter un cache à raison de quatre heures par jour pour faire travailler l’œil le plus faible.

Culpabilité et espoir

En tant que maman, quand on m’a dit que mon enfant souffrait d’un gros problème aux yeux, je me suis demandée pourquoi elle avait pris de moi ce qu’il ne fallait pas. Par ailleurs, j’ai eu très peur qu’elle subisse ce que j’avais subi.

Néanmoins, je garde confiance, la prise en charge est nettement plus performante qu’il y a trente-cinq ans en arrière et les mentalités ont certainement changé, du moins je l’espère…».